Le sam 21 mars 2020 14 :41, pierre
faucher a écrit :
Je vous écris d'une ville coupée du monde.
Nous vivons ici dans une parfaite solitude qui n'est pas le vide.
Nous prêtons chaque jour un peu moins attention à ce que nous ne pouvons plus
faire car Venise, en ces jours singuliers, nous ramène à l'essentiel.
La nature a repris le dessus. L'eau des canaux
est redevenue claire et poissonneuse.
Des milliers d'oiseaux se sont installés en
ville et le ciel, limpide, n'est plus éraflé par le passage des avions.
Dans les rues, à l'heure de la spesa, les
vénitiens sont de nouveau chez eux, entre eux. Ils observent les distances réglementaires,
se parlent de loin, mais il semble que se ressoude ces jours-ci une communauté
bienveillante que l'on avait crue à jamais diluée dans le vacarme des
déferlements touristiques.
Le tourisme, beaucoup l'ont voulu, ont cru en
vivre, ont tout misé sur lui, jusqu'à ce que la manne se retourne contre eux,
leur échappe, pour passer dans des mains plus cupides et plus grandes, faisant
de leur paradis un enfer.
Venise, en ces jours singuliers, m'apparaît comme une métaphore de
notre monde.
Nous étions embarqués dans un train
furieux que nous ne pouvions plus arrêter alors que nous étions si nombreux à
crever de ne pouvoir en descendre !
A vouloir autre chose que toutes les
merveilles qu'elle a déjà à leur offrir, les hommes sont en train de détruire
Venise. A confondre l'essentiel et le futile, à ne plus savoir regarder la
beauté du monde, l'humanité est en train de courir à sa perte.
Je fais le pari que, lorsque nous
pourrons de nouveau sortir de nos maisons, aucun Vénitien ne souhaitera retrouver
la Venise d'avant. Et j'espère de tout mon cœur que, lorsque le danger
sera passé, nous serons nombreux sur cette terre à refuser de réduire nos
existences à des fuites en avant.
Nous sommes ce soir des millions à
ignorer quand nous retrouverons notre liberté de mouvement. Soyons des millions
à prendre la liberté de rêver un autre monde. Nous avons devant nous des
semaines, peut-être des mois, pour réfléchir à ce qui compte vraiment, à ce qui
nous rend heureux.
La nuit tombe sur La Sérénissime. Le silence est absolu. Cela
suffit pour l'instant à mon bonheur.
Andrà tutto bene.
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